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France, ta petite reine fout le camp !

11 février 2019 - 16:38

08 février 2019

 

Centre névralgique du calendrier international, avec son Grand Tour estival en point d’orgue, la France reste le pays qui organise le plus de courses professionnelles. Mais l’arrêt de certaines de ses épreuves historiques, ces dernières années, nourrit l’inquiétude sur sa place future dans un cyclisme s’ouvrant au monde.

 

« Nous n’avons pas le droit qu’une telle épreuve comme #bretagneclassic puisse ne pas avoir lieu…Sauvez-nous. » Parmi la somme de témoignages ayant déferlé après l’annonce d’une possible disparition de la Bretagne Classic Ouest-France de Plouay, anciennement Grand-Prix de Plouay, il en est un qui semble venir du fond des tripes : celui de l’ex-coureur professionnel Emmanuel Hubert, quarante-huit ans, Breton de naissance et manager depuis 2010 d’une structure cycliste bretonne (aujourd’hui équipe Arkéa-Samsic). En tirant immédiatement sur la sonnette d’alarme, l’homme a fustigé un système pervers où l’essence même de ce qui fait vivre le sport – dans le vélo, ce sont les courses – est dénaturée. Deux heures plus tôt tout juste, les mots lâchés à Ouest-France par le président de l’organisation de l’épreuve Jean-Yves Tranvaux, via lesquels ce dernier expliquait avoir reçu un coup de fil de France Télévisions informant de l’arrêt avec effet immédiat de la couverture télé de la Bretagne Classic, furent exactement ceux-ci : « Je ne peux pas continuer dans ces conditions. C’est la fin de Plouay, je ne vois pas d’autres possibilités. Si le direct n’est plus là, nous allons perdre notre licence World Tour, et les contrats avec nos partenaires deviennent caducs ! »

Un choc sismique. Dans ce cyclisme-là, la survie du Grand-Prix de Plouay ne tient donc que sur un fil : la classique morbihannaise labellisée World Tour (première division) depuis 2005 et son passé remarquable (82 éditions) étant, du coup, logés à la même enseigne qu’un nombre pharaonique de courses pourtant moins réputées. Si le volte-face de France Télévisions est intervenu quelques jours plus tard, il n’a pu tout balayer d’un simple coup de baguette. Oui, Plouay a été sauvée des eaux par la grâce d’une mobilisation sacrée de la planète cycliste. Et oui, l’édition 2019 aura bien lieu. Mais sa pérennité à terme n’est pas plus assurée. Speaker sur les trente-cinq dernières éditions, Daniel Mangeas, quarante-et-un Tours de France au micro, confesse un fond de préoccupation : « Ces dernières années, ce sont le Tour Méditerranéen, le Critérium International ou le Tour de Picardie qui ont dit stop. Les épreuves amateurs sont également touchées. C’est très inquiétant pour la place de la France dans le calendrier international. »

Koh-Lanta

En toute rigueur, il convient de replacer le contexte et d’écarter une possible incompréhension : ce n’est pas de l’avenir du Tour de France dont il est question ici. Le Tour, c’est la vitrine de ce sport. C’est lui que les sponsors viennent solliciter, pas l’inverse – ce qui, dans le cyclisme moderne, est une denrée rare. C’est aussi lui que le monde entier diffuse – près de deux cents pays. Et c’est surtout lui qui ne tombera jamais. « Le soucis, c’est qu’un coureur ne débarque pas sur le Tour de France du jour au lendemain, soulève Mangeas. Il doit d’abord grandir, progresser. Il y a des paliers à franchir avant de mettre les pieds dans un tel évènement. » Cette maturité ? Le coureur va aller l’acquérir en emballant des courses moins « grosses ». Le reste, c’est du tangible : s’il y a moins d’épreuves disputées en France, il y a forcément moins de possibilités pour un jeune Français de se montrer.

Pour peu que l’on prête au cyclisme l’art de réussir à vampiriser une ville et un public le temps d’une journée, la perception de ceux qui offrent le spectacle vaut de l’or. Un jour, le maire de Lisieux Bernard Aubril, qui arrange chaque année le Critérium professionnel de la ville, racontait ceci en prenant son évènement comme fil conducteur : « Nous vivons dans un contexte politico-économique complexe qui rend difficile l’organisation de manifestations. La tenue de notre Critérium, par exemple, mobilise près de cent cinquante bénévoles tous les ans. Notre budget ? Il va de cent à cent dix mille euros. Il fut un temps où nos entreprises partenaires participaient à hauteur de trois ou quatre mille euros mais c’est beaucoup moins aujourd’hui. Il faut, du coup, trouver plus d’entreprises et de donateurs. Ce qui n’est pas monnaie courante. » Une lecture qu’il faut retourner deux fois : les structures organisatrices sont pour la plupart bénévoles, elles ont de moins en moins d’aides extérieures, donc moins d’argents pour attirer un plateau de qualité et faire vivre leurs manifestations. Orchestrer une épreuve cycliste serait devenu Koh-Lanta, un parcours du combattant : chacun pour soi, débrouillez-vous et bon courage !

Mondialisation et patrimoine

Un flashback, novembre 2016. ASO (Amaury Sport Organisation), l’organe qui détient notamment les Tours de France et d’Espagne, annonce avoir lâché le Critérium International et sa riche histoire (85 éditions). Le communiqué officiel ? « La baisse de densité du plateau, de plus en plus marquée, nous a conduits à prendre cette décision. » Et une de plus qui, à l’époque, faisait trois. Après le Tour de l’Avenir en 2012 et celui de Picardie en 2014, ASO a donc choisi de laisser-pour-compte, dans les années 2010, plus d’un tiers des courses françaises qu’elle détenaient : la Norvège, Oman ou les États-Unis sont désormais des destinations qui lui rapportent bien plus que le patrimoine culturel et historique du vélo français. C’est triste mais à cette échelle-là, le sport n’est rien d’autre qu’un reflet de la vie d’entreprise à haute altitude : business is business. Confirmation est faite, au moins, que la planète cycliste a bien changé son fusil d’épaule. Il le tourne aujourd’hui vers des horizons longtemps négligés.

L’ancien temps était renfermé sur la vieille Europe. Celle qui, en élargissant autant que possible, englobait l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et la France. Quatre nations se partageant la totalité du butin. L’Union cycliste internationale — l’instance dirigeante — a par la suite ouvert les frontières au reste du continent : 2009 pris comme point de repère, le circuit principal (calendrier mondial) comptait vingt-quatre courses et vingt-trois (95,6 %) avaient lieu sur le sol européen. Puis elle s’est décidée, tardivement, à casser toute barrière : sept épreuves sur trente-huit (18,4 %) du nouveau circuit mondial se tiendront hors de l’Union européenne cette saison — le contre-pied est immense. « La mondialisation est un grand changement, jugeait au détour d’une conversation sur le sujet le double vainqueur du Tour de France Bernard Thévenet. Il n’y a qu’à voir… Il y a trente ans, les coureurs professionnels venaient de cinq ou six pays seulement. Aujourd’hui, je pense qu’au moins quarante nations ont placé un coureur dans une équipe World Tour [première division, ndlr]. » Dans le mille, elles sont précisément quarante-quatre à l’avoir fait. Daniel Mangeas, livrant ses doutes sur l’ouverture récente du cyclisme : « Moi, je ne suis pas contre. Mais attention à ne pas basculer dans une mondialisation à outrance. Dans certains pays qui n’ont pas la culture cycliste, on met sur pied des épreuves uniquement pour la promotion d’un évènement. Elles vont vivre à peine quatre ou cinq ans avant de disparaître. »

Pourtant, l’inquiétude qui grandit chez les organisateurs européens et français est légitime. Dans cette nouvelle ère, souhaitée et voulue par l’UCI, ce qui se gagne ailleurs se perd forcément chez nous. Thévenet a poussé la sonnette : « Le cyclisme est en train de perdre de grandes courses. » L’épisode Plouay, ultime symbole d’un système où le conservatisme est passé de mode, l’a encore rappelé. Marc Madiot, patron de l’équipe Groupama-FDJ, avait lui centralisé la chose dans un livre sorti en 2015* : « Nous, Français, ne défendons pas assez notre patrimoine globalement, je trouve. Exemple : la langue. On ne s’arc-boute pas assez sur le fait que la langue officielle du cyclisme est le Français (…). Je ne suis pas contre le fait d’aller courir en Chine, en Asie ou à l’autre bout du monde. Mais cela ne doit pas se faire au détriment de ce qui existe chez nous. »

    Par : Sam Myon

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